Faire l’amour – J.P Toussaint

FAIRE L’AMOUR 

 

Bonjour à tous,
Après de multiples articles consacrés à la mode, je voulais me recentrer sur la littérature et  vous présenter l’un de mes ouvrages préférés : Faire l’amour de Jean-Philippe Toussaint.

Quatrième de couverture :

« C’est l’histoire d’une rupture amoureuse, une nuit, à Tokyo. C’est la nuit où nous avons fait l’amour ensemble pour la dernière fois. Mais combien de fois avons-nous fait l’amour ensemble pour la dernière fois ? Je ne sais pas, souvent. »

C’est le récit d’une rupture dont on ne saura jamais le motif. La seule information qui sera donnée au lecteur est que cette rupture intervient sept ans après la rencontre des deux amants à Paris :
“ Peu importe qui était dans son tort, personne sans doute. Nous nous aimions, mais nous ne nous supportions plus. Il y avait ceci, maintenant, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire dans l’ensemble plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions nous était devenu insupportable. ”

Les personnages :

Le froid, la fièvre, la lumière et l’ombre.  Un narrateur qui vit dans l’ombre de la lumineuse Marie qui est créatrice de mode mais aussi femme d’affaires et qu’il ne cessera d’admirer. Mais c’est également une femme secrète, loin des mondanités. Marie, venue présenter ses modèles au Contempory Art Space de Shinagawa terminera son périple en chaussettes et en pleurs au milieu d’une ville illuminée. Marie , boudeuse et capricieuse, sera la femme aux pleurs dont la source ne nous sera jamais dévoilée.

Faire l’amour c’est l’histoire de :

L’ errance du narrateur pendant quelques jours entre Tokyo et Kyoto, structure chiasmatique, et les tous derniers moments d’un couple à la dérive. Toussaint décrit l’indicible de la rupture, la douleur profonde, la mélancolie. Il décrit la plaie béante  creusée par la passion. Les deux personnages ne cessent de se faire du mal et ils veulent finir de détruire un amour déjà consumé. Le roman se déploie dans la tension érotique mêlée à une doucereuse violence. L’idée de meurtre ou du suicide s’inscrivent dès le début du roman. L’écriture est corrosive, pleine d’acidité et d’angoisse : « J’avais fait remplir un flacon d’acide chlorhydrique, et je le gardais sur moi en permanence, avec l’idée de le jeter un jour à la gueule de quelqu’un. Il me suffirait d’ouvrir le flacon, un flacon de verre coloré qui avait contenu auparavant de l’eau oxygénée, de viser les yeux et de m’enfuir. Je me sentais curieusement apaisé depuis que je m’étais procuré ce flacon de liquide ambré et corrosif, qui pimentait mes heures et acérait mes pensées. Mais Marie se demandait, avec une inquiétude peut-être justifiée, si ce n’était pas dans mes yeux à moi, dans mon propre regard, que cet acide finirait. Ou dans sa gueule à elle, dans son visage en pleurs depuis tant de semaines. Non, je ne crois pas, lui disais-je avec un gentil sourire de dénégation. Non, je ne crois pas, Marie, et, de la main, sans la quitter des yeux, je caressais doucement le galbe du flacon dans la poche de ma veste. ».

Le roman évolue dans un espace saturé par la liquidité :

Si je devais parler d’un passage de l’oeuvre et n’en garder qu’un, ce serait celui qui évoque l’épisode de la piscine au sommet de l’hôtel :
« L’eau de la piscine était immobile dans la pénombre, seules brillaient dans le noir les rampes argentées recourbées des escaliers d’accès au bassin. Je fis quelques pas le long du bassin et ôtai mon tee-shirt, que je posai pensivement sur le bras d’un transatlantique. Je déboutonnai mon pantalon et le descendis le long de mes cuisses, soulevai un pied pour le faire glisser le long de mon mollet, puis l’autre, précautionneusement, pour me libérer du vêtement. Je me déchaussai et me dirigeai entièrement nu vers le bassin, sentant le contact tiède et humide des froncements caoutchouteux du revêtement sous la plante de mes pieds. Je m’assis au bord de l’eau, nu dans la pénombre, et, au bout d’un moment, tout doucement, je me laissai glisser à la verticale dans le bassin – et le tourbillon de tensions et de fatigues que j’avais accumulés depuis mon départ de Paris parut se résoudre à l’instant dans le contact de l’eau tiède sur mon corps. »
Son écriture est faite de vertiges, de nudité, de la chair de ces corps habités par deux âmes qui se déchirent une dernière fois.

Délicieux défilé de photographies :

On relève dans l’oeuvre de Toussaint une formidable puissance des images, une qualité cinématographique de l’écriture, un univers très esthétique : succession de scènes, lenteur qui fait du roman un « ermitage suspendu hors du temps » comme l’évoque Julien Gracq dans En lisant en écrivant pour décrire le monde fabuleux qu’il appelle Stendhalie. Toussaint nous transporte, nous fait voyager, au gré des lumières, des grandes enseignes publicitaires, dans un cadre très urbain, la nuit,  dans les rues de Tokyo.  Il décrit un monde chaotique bouleversé par les tremblements de terre qui rendent la ville si vulnérable.

Influence de Robbe-Grillet:

Jean-Philippe Toussaint nous dévoile l’influence d’Alain Robbe Grillet que j’aime également beaucoup :

“Le cinéma fait des images avec de la pellicule et de la lumière ; en littérature, on fait des images avec des mots. C’est pourquoi je n’aime pas qu’on qualifie mon écriture de cinématographique. En revanche, oui, Robbe-Grillet est une vraie influence pour moi. Je suis d’accord avec toutes ses théories du roman sauf celle du personnage. Il faut des éléments de romanesque… La façon qu’avait Robbe-Grillet de déshumaniser le personnage ne me semble pas intéressante. On perd un rapport sensuel, émotif, quelque chose qui passe entre l’écrivain et le lecteur. Il ne faut pas que la littérature soit trop abstraite. Cela dit, je suis contre l’idée que le Nouveau Roman aurait fait du mal à la littérature française, en cela qu’elle ne raconte plus d’histoires. Tout véritable écrivain sait bien que l’histoire n’est qu’un des éléments de son livre. Et puis Beckett, Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, ce sont les plus grands écrivains français de la seconde moitié du XXe siècle. Pour moi, les avant-gardes n’ont été en aucun cas un poids : une stimulation, plutôt.” issu de l’article qui se trouve ici.

Faire l’amour est un regard posé sur l’Ailleurs, inspirée des propres voyages de l’auteur, la résurrection d’un réel qui appartient au souvenir. Toussaint a d’ailleurs travaillé sur les véritables plans de Tokyo destiné aux chauffeurs de taxi qui nous fait immédiatement penser au travail qu’effectuait Balzac pour écrire ses romans.
Lire Faire l’amour, c’est accepter d’intégrer le manque au roman, d’en faire le constituant principal, le substrat. Il faut accepter de ne pas tout comprendre. Enfin, il faut accepter d’attendre tout le roman une rupture sans cesse différée. Nous assistons au spectacle d’un drame intime :

“ … Autant la proximité nous déchirait, autant l’éloignement nous aurait rapprochés. ”


Un extrait du film In the mood for love qui a quelque chose de  Faire l’amour, même s’il s’agit d’une rupture, non d’une rencontre comme dans le film de Wong-Kar Waï. Comme le dit Thierry Jousse
dans son opuscule sur Wong Kar-wai, éd. Cahiers du Cinéma, 2006 :

« un homme et une femme, voisins de paliers, trompés chacun par leur conjoint respectif vivent une relation platonique, sous le signe de la rêverie et de la frustration avant de se séparer définitivement  ».

 

 

 

 

 


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